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100 1706Personne n’avait plus revu Guejopaal à Yokaam depuis plus de trois mois. Les enfants qui étaient les plus habitués à son lieu de retraite avaient confirmé qu’il n’était pas au niveau du baobab de sa retraite qui s’appelait originellement le baobab des anciens mais que les enfants avaient commencé à rebaptiser le baobab de Guejopaal, disant que Guejopaal était certainement un des anciens trépassés revenus à la vie à Yokaam. Il naquit en tout cas aux cimetières, sous ce grand baobab au moment où ses concitoyens enterraient son grand-père. C’est pourquoi d’ailleurs on l’appela Guejopaal, bien avant son baptême, sept jours après sa naissance et par lequel son père lui avait donné un prénom auquel il n’a jamais voulu répondre. C’est d’ailleurs ce prénom que son père lui donna et qui fut l’officiel pour l’état civil qui fut selon ses camarades, à l’origine de sa sortie de l’école, lorsqu’il arriva à la sixième année et obtenu son premier diplôme. Il avait alors treize     ans quand il se détourna de l’école. On ne sait pas trop comment il les savait, mais il lui arrivait très souvent de savoir ce les autres ne savent pas.

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 Un soir, il est revenu à Yokaam. Il avait un ami qui vivait aux enclos de Yokaam situé à quatre kilomètres avant d’entrer dans les concessions de la cité. Il est arrivé aux enclos de Yokaam au moment où Yaalnaak et son petit -fils Jean-Paul Sincert revenaient des pâturages, précédés de quelques pas par le bétail. Une vache pourtant très terrible et difficile à approcher, même par ses bergers de tous les jours, était venue arrêter sa marche à sa hauteur. Elle s’était mise à le lécher et Guejopaal la caressait. Jean-Paul Sincert était alors en classe de terminale au Lycée des sciences et des arts de la vie à Guirore. Il était venu aux enclos de Yokaam auprès de ses premiers maîtres et amis, comme d’habitude en temps d’angoisse et d’obscurité, lorsque disait-il lui-même, il se sentait plus étouffer que respirer l’air de la vie à Guirore. A Yokaam, surtout aux enclos où vivaient Yaalnaak et Moutar avec d’autres bergers sous leur autorité et leur responsabilité, Jean-Paul respirait profondément de l’air naturel, sans aucun germe pathogène pour le corps ou pour l’esprit, et il mangeait bien. Ce n’est pas parce qu’à Guirore il n’avait pas à boire et à manger ou qu’il lui manquait un lit et des couvertures. Car il était au Lycée des Sciences et des Arts de la vie à Guirore.

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Rares sont les élèves qui entrent et qui terminent leurs études au lycée de la vie avec succès. Jean-Paul Sincert était la fierté de Yokaam et surtout de ses amis aux enclos de la cité l’Administrateurs principal du lycée est venu aux enclos de Pagaal pour connaître les parents de Jean-Paul qui honora durant cette année-là, sa première, tout le lycée, par son intelligence d’apprenant mais aussi par sa discipline. Il n’était pas le seul esprit du lycée car le lycée de la vie n’était pas seulement une institution d’excellence sur un panneau publicitaire. Au lycée des sciences et des arts de la vie, il fallait être d’abord en bonne santé, être un grand sportif, un grand artiste, savoir imaginer des choses le plus éloignées possibles de la réalité du moment, savoir s’abstenir, être à la fois un romantique et physicien, aimer la vérité, aimer la vie, être un grand croyant et aimer le Grand Architecte du l’univers. Il fallait aussi avoir beaucoup de moyens matériels, mais le lycée était ouvert à tous et on y trouvait autant des élèves, des filles comme des garçons issus de famille riches comme de famille démunies et les premiers des contingents  n’étaient toujours les premiers sur les chemins des cours vers d’autres biens. Toutes ces différences s’évanouissaient entre les élèves dès qu’ils intégraient le lycée et ce n’étaient pas par les effets d’une carapace de tenue qui ne supprime aucune inégalité. L’école des sciences et des arts de la vie est la première grande œuvre du prince Sédar, le soixantième de la république de Pagaal qui gouverna le pays pour en faire un espace de richesses matérielles mais aussi un espace de biens intellectuels. Un jour semble-t-il, à la suite d’un immeuble qui s’était effondré à Guirore sans que le moindre vent ne souffla sur lui, une telle belle immeuble que l’on disait être la plus belle et la plus grande dans l’espace des Etats dont Pagaal était membres, il avait fait savoir au propriétaire de l’immeuble et à la nation par la déclaration qu’il fit à la suite ces évènements dans laquelle heureusement il n’ y eut aucune victime, que jamais il ne pourrait prétendre être sous abri sûr tant qu’ils n’apprendront pas à connaître le sol sur lequel ils construise et à maîtriser les matérieux avec lesquels ils construisent et l’environnement qui les contient. Il aurait sans délit signé un décret de limogeage du gouverneur de l’environnement et de la construction et son ministre de tutelle. Au lycée de la vie, les élèves mangent et boivent la même chose, s’habille de la même manière, tout comme les professeurs. Elle est totalement autonome : elle produit la quasi-totalité de ce qu’elle consomme.100 9528

 

 Jean-Paul venait de terminer ses épreuves de philosophie pour le Baccalauréat, c’était le 10 juin 2011.Comme d’habitude à la sortie de chaque épreuve, il méditait encore, cherchant à se souvenir de ce qu’il a fait et comment il l’a fait et pourquoi, et surtout cherchant ce qu’il n’aurait pas dû faire. Il avait choisi le premier sujet qui demandait aux candidats, si l’on peut faire confiance à l’homme. En traitant ce sujet, Jean-Paul s’était dirigé vers les enclos de Pagaal. Il avait appris très tôt par une foule de faits intérieurement vécus, que le vol existe, que l’homme se trompe, que l’homme n’est pas parfait. Ces expériences vécus l’inclinèrent naturellement à penser qu’il est plus prudent de ne pas faire confiance à l’homme.

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Mais Jean-Paul se souvenait aussi d’une histoire ou plutôt un mythe que le vieux Moutar aimait à raconter, surtout à ceux qui venaient s’installer dans la communauté du campement des bergers, comme bergers ou comme simple voyageur rattrapé par la nuit ou par la fatigue ou pour une autre raison. Il avait aussi vécu pendant plus de 10 ans avec le bétail de Moutar. Gorelle Guiniame est née selon Moutar, de son père peulh qui s’appelle Gorelle et de sa mère sérère qui s’appelle Guiniame. Tous les bergers de Yokaam et d’ailleurs qui se reconnaissent comme sa descendance, lui rendent toujours hommage. Le premier lait qu’ils tirent des mamelles de leurs vaches qui viennent d’accoucher et qu’il commence à traire, est toujours versé sur le sol en hommage à la belle Gorelle Guiniame, l’amante des bergers.

 

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Au temps des anciens, elle était chargée d’une mission de sauvetage. Les bergers et leur bétail étaient pris en piège quelque part dans une poche de la nature où ils allaient tous mourir puisque la plupart avait disparu. Une nuit dit-on, il vit en rêve les bergers et le bétail et une voix lui indiqua une solution. Elle devait se rendre à un puits indiqué, un puits qui lui était familiers puisqu’elle s’y rendit plusieurs fois avec les femmes de la cité des anciens. Elle devait y puiser de l’eau qu’elle devait mettre dans une gourde, se débarbouiller le visage de cet eau, d’en prendre une gorgée et ensuite aller vers les bergers. Elle observa le jeune le plus long qu’une vie humaine ait eu à observer sur terre. Pendant autant d’années qu’elle avait alors, il en avait une dizaine dit-on, elle devait voyager sans boire ni manger et sans jamais déposer à terre l’outre qu’elle pouvait porter de diverses manières. A l’âge de vingt ans, alors qu’elle avait perdu la vue en cours de route et s’orientait par les voix des bergers qui la voyaient venir et qui chantaient pour elle malgré leur impasse, elle arriva au milieu des bergers et du reste du bétail. Elle se débarbouilla et reprit la vue. Quand elle reprit la vue, tout ce qui était mort se ressuscita et puis elle mourut. Personne ne sait où elle est enterrée car, alors que ces bergers qui ne la connaissaient pas avait porté son magnifique corps pour reprendre ses pas afin de retrouver sa cité originelle, de grands vents de sables suivis de grandes pluies qui donnèrent naissance aux premiers océan du monde dont le Fleuve Jotnaam, avaient séparés les bergers et le bétail et pris le corps de Goreel de leur bras. C’est pourquoi on estime à Yokaam, qu’elle aussi s’est ressuscitée dans les cités au fond de ces océans où en d’autres humaines. Aux enclos de Yokaam aussi, certains bergers sérères et peulhs attachaient leurs vaches à des piquets par des cordes qu’ils tressaient eux-mêmes avec des fibres de baobab ; d’autres construisaient une clôture et y domiciliaient le bétail et d’autres laissaient le bétail revenu aux enclos en toute liberté, de se coucher ou de se tenir debout, sans cordes ni clôture. Jean-Paul aimait la philosophie de la vie et du berger de Moutar .

 

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Pour Moutar, la meilleure manière pour le berger et pour tout berger ou conducteur de vies, pour savoir si ces vies sont rassasiées et satisfaites de lui et de leur, c’est de dormir et de les laisser à elles-mêmes dans le désert ou au milieu des biens du monde qui excitent leurs divers appétits. Dans la prison comme en pleine nature, dans le désert comme dans l’abondance, la vie qui n’est pas encore à l’état de satiété s’élance vers toutes les directions par ses sens ou par son esprit s’il en a un pour penser un autre monde au-delà de celui de son corps ici et maintenant. Moutar avait conduit des troupeaux dans tous les pâturages de Pagaal, mais à en croire son ami Yaalnaak, ses vaches ne sont jamais allées brouter au-delà des pâturages que nulle autre puissance en dehors de la nature ne peut leur prendre. Ses vaches passent la journée à un pas des champs des paysans mais aucune odeur de ces champs n’excite leur appétit. Certains pensaient qu’ils leur avaient fait boire un filtre dont il gardait le secret. Mais Jean-Paul Sincert ne croit pas à cela. Il est certain que si un tel filtre existait il l’aurait dit à son ami Yaalnaak dont le bétail était très rebelle. Le bétail de Moutar n’enfreignait les limites d’aucune clôture, mais jamais personne n’a pris un seul poil du bétail de Moutar sans son consentement.Aux enclos de Pagaal, il n’y avait pas de télévision mais la plupart des bergers avaient des téléphones portables équipés de radios. La plupart du temps les jeunes bergers cherchent de la musique ou du sport, notamment  la lutte qui était le sport favori des jeunes bergers de Yokaam, dans leur moment de loisirs, quand ils se retrouvaient seuls au milieu des pâturages, ou en présence des anciens comme Yaalnaak et Moutar qui  étaient eux-mêmes les organisateurs et les arbitres. Chez les bergers de Yokaam, si ce n’est pas l’authentique musique classique de Pagaal, c’est le Raap. Ils connaissent tous presque les grands lutteurs et les grands rappeurs. Certains d’entre eux-mêmes se prennent pour des rappeurs. Ils aimaient les rappeurs, car ils avaient vu que ceux sont les rappeurs qui parlaient de leur réalité quotidienne à Yokaam et ailleurs. Un peu avant les émeutes du vendredi, un certain rappeur du nom de  Jean Nhémarre  avait tourné un clip avec les bergers de Yokaam. Un clip qui avait fait beaucoup de succès et dont une partie des produits de vente avaient permis aux bergers de Pagaal de s’acheter beaucoup de médicaments et d’aliments pour eux-mêmes et pour le bétail. C’est pourquoi aux enclos de Yokaam, même les anciens pensent que Jean Némarh est le plus véridique de tous ceux qui parlent de leurs conditions de bergers à Pagaal. Il n’y avait pas de télévision et les chaînes de radios ne répondaient pas toutes toujours fidèlement, mais les habitants des enclos étaient bien informés au sujet des émeutes. Jean-Paul qui était venu à Yokaam au lendemain des épreuves de philosophie, avait pu avoir comme les autres, beaucoup d’informations concernant les émeutes, aussi bien en français que diverses langues nationales. Il fallait parler de ces évènements dans toutes langues parce qu’il s’agissait d’émeutes nationales.

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Guejopaal était une autre source puisque lorsque Yaalnaak lui a demandé où est-ce qu’il se trouvait pour s’absenter encore si longtemps, il a répondu en s’asseyant par terre qu’il venait de Guirore. Comme il sait que ses dires ont un très peu de poids de confiance au près des habitants des enclos de Yokaam, il a ajouté « si tu y crois je viens de Guirore, si tu n’y crois pas je viens de Guirore »Un des bergers lui a demandé à qui il s’adressait ainsi puisque personne n’avait exprimé un doute à l’égard de ce qu’il affirmait. Yalnaak lui a dit qu’ils avaient entendu beaucoup de dires au sujet de ces émeutes sans rien voir de leurs yeux.

 

 

 

 

Ils avaient entendu des radios et de leurs contacts téléphoniques et de voyageurs comme Guejopaal qui passèrent aux abords des enclos ou dans les pâturages et dans les concessions de Yokaam à quatre kilomètres des enclos, que des femmes et des hommes ont été agressés, injuriés, giflés, crachés et humiliés en plein jour. Des manifestants seraient morts comme des policiers et des gendarmes. Ils avaient entendu que les forces de l’ordre ou des hommes du pouvoir du prince Guiniar avaient utilisé des balles réelles et même des fusils de guerre. Des voitures et des immeubles incendiés et réduites en poussières. Ils avaient entendu de diverses sources, que des coffres forts d’Etat et de particuliers ont été emportés ou réduits en cendre. Ils avaient beaucoup de choses. Quand après un long silence, la tête baissée entre les genoux, Guejopaal s’est redressé et a reconnu Jean-Paul Sincert, il sembla qu’il se libéra d’une grande angoisse. Il a dit ensuite qu’il n’a cessé de se demander si Jean-Paul était toujours à Guirore au Lycée des sciences et des arts de la vie où il étudiait. Les camardes de Jean-Paul lui ont dit que lorsque Jean-Paul est arrivé, il l’a demandé aussi, ils lui ont même dit, mais ce n’était pas vrai, que Jean-Paul s’était rendu à la grande cité de Yokaam pour voir s’il y était. Ensuite ils ont dit à Guejopaal que Yaalnaak se demande si Jean-Paul doit retourner au lycée ou attendre que la situation revienne au calme. Guejopaal lui a répondu que s’il attendait que le calme revienne, il ne retournerait alors pas à Guirore, car disait-il, Jean-Paul lui-même qui a séjourné à Guirore, savait bien que le repos, le calme et la paix ne se trouvent nulle part à Guirore. A Guirore disait-il, la vie court perpétuellement sans que l’on ne voit de manière claire, ce qui la fait courir. Guejopaal racontait avoir vu dans une forêt aux environs de Guirore un chasseur qui passa presque une journée entière à poursuivre un gibier et qui, le matin où il l’attrapa, se rendit compte que ce n’était pas le gibier  qu’il était venu chercher dans cette forêt. Depuis son réveil, il poursuivait une gazelle qu’il devait ramener vivante à sa promise avant de la marier selon sa coutume maternelle, mais le soir quand il l’attrapa sous les yeux de Guejopaal qui venait à sa rencontre, elle a commencé à se métamorphoser en une hideuse hyène. C’est ce qui arrive très souvent disait Guejopaal, au peuples et aux princes. C’est disait-il, ce qu’il a cru voir à Guirore lors des derniers de son séjours. Il était parti à pieds et il était revenu à pied car il estimait que ses pieds plus sûrs que tout autre pied et que là où ses pieds ne peuvent pas le conduire et où son esprit ne peut le conduire sans égarement, il ne voudrait jamais aller et n’essayera de s’y rendre.

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Dans cette même immense  forêt à l’entrée de Guirore, Guejopaal dit encore avoir rencontré un homme qui cherchait comme tous les autres êtres vivants, le fruit de sa satisfaction. Il était venu chercher un fruit dans cet immense jardin de la nature, un fruit que lui-même avait parfaitement identifié avant de se décider librement de venir. Il lui fallait ce fruit parce que c’est de ce fruit que dépendait la guérison de sa mère mal de depuis de longues et dures années de souffrance. Un ange descendu du ciel était venu lui soufflé le remède que les guérisseurs et les médecins modernes n’avaient pas encore découvert. Il promit la santé à sa mère et fut très heureux et fier en venant vers le jardin de la délivrance. Il s’est croisé avec Guejopaal quand il sortait du jardin avec un fruit qui tomba de sa main droite. Il était devenu profondément triste et désespéré. Lorsque Guejopaal lui a demandé, il lui dit que le fait que le fruit est tombé de sa main est la preuve qu’il s’est encore trompé de fruit, puisque l’ange lui a dit que « tu reconnaîtras ton fruit par son adhésion à ta main et à ton âme »Il s’appelait Goulmaam, prénom qui signifiait selon lui, « être égaré » et il pensait que tous les maux à craindre, l’oubli est le premier. Toute laisse à croire pourtant, que c’est la maladie la plus répandue aujourd’hui à Pagaal et peut-être même au-delà de Pagaal.

 

 

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 Il est   difficile de dire que Guejopaal est fou ou qu’il n’est pas fou. Pour la plupart des citoyens de Yokaam, il n’est pas sain dans la tête ou alors pas toujours sain dans la tête. A ceux qui doutaient de sa santé mentale et de la droiture de sa raison, il demandait de prouver qu’un fou puisse retourner à ses origines. Tout ce que Guejopaal a dit à propos des émeutes de Guirore n’est peut-être pas absolument vrai. Mais Guejopaal a au moins entendu quelque chose de vrai. Car le quartier de Wakhaldiam, la mosquée de la Transparence et la mystérieuse résidence dont il parle existent effectivement à Guirore. C’est dans le quartier de Wakhaldiam, non loin de cette mosquée et de cette résidence que se trouve aussi une des cités des élèves et des étudiants des sciences et des arts de la vie, à Guirore. C’est un quartier que Jean-Paul connaît relativement bien. La Grande Mosquée de la Transparence et la gigantesque  Résidence de la Renaissance des Gelwaar dont elle  n’est séparée que d’une petite ruelle rarement empruntée, font partie des mystères les plus obscures de Pagaal à Guirore.

 

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Tag(s) : #De la société et de l'homme au Sénégal dans l'histoire

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